Le Gothique

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    Saint Jérôme

    Maître Théodoric

    Nom

    Vers 1367

    Style

    Cette figure massive représente Saint Jérôme (Jérôme de Stridon, vers 340-420), Docteur de l’Église, ascète renommé pour avoir donné à la chrétienté ce qui allait devenir la traduction officielle de la Bible en latin, la Vulgate. Vu à mi-corps, le visage de profil et le buste de trois-quarts, le saint est enveloppé d’un manteau rouge cramoisi doublé de vert et porte un chapeau à larges bords de mêmes couleurs ; ces vêtements désignent son rang de cardinal. Par contraste avec ces deux plages de couleur franches et vives, le visage et les mains charnus de cet homme mûr, modelés avec subtilité, démontrent un goût étonnant pour les détails réalistes et individualisants : les yeux, le front et les doigts sont creusés de rides, les poils de la barbe forment une masse soigneusement dessinée et des ombres légères – dans l’oreille et la nuque, dans le creux de la joue, entre les doigts – donnent une impression de relief et de vie. Le saint, dont le regard pénétrant exprime une spiritualité puissante et contenue, ouvre de sa main droite un livre volumineux, recouvert d’une reliure verte sur laquelle sont incrustés des bijoux dorés. À sa droite, dessinée selon une perspective qui cherche moins la perfection spatiale que la mise en valeur symbolique, se dresse une table de travail en bois, sur laquelle reposent un rouleau, un lutrin et des pots à encre : autant d’objets qui rappellent les activités érudites qui occupèrent Jérôme pendant les trente-quatre dernières années de sa vie. Une auréole dorée encercle la tête du saint, créant le seul lien qui existe entre la figure et le fond, décoré intégralement (jusqu’aux bords du cadre) de petits ornements dorés en relief où figurent, en alternance, un aigle, allusion au Saint Empire Romain, et un lion, compagnon traditionnel du saint.
    Aussi singulier qu’il soit, le panneau de Saint Jérôme fait partie d’un ensemble immense constitué de cent trente œuvres similaires (dont cent vingt-neuf sont conservées) consacrées à des saints et des saintes, des anges et des Pères et Docteurs de l’Église. Commandés par Charles IV (1316-1378), roi de Bohême et empereur du Saint Empire Romain, les panneaux faisaient partie intégrante d’un décor somptueux réalisé pour la Chapelle de la Sainte-Croix, située dans le château Karlštejn (Karlstein) nouvellement construit par l’empereur au sud de Prague (de 1348 à 1465). Charles IV, qui grandit en France et fut éduqué à la Sorbonne, admirait le riche cérémonial et le raffinement de la cour française et apprécia l’importance de lieux comme l’abbaye de Saint-Denis et la Sainte Chapelle, où se confortaient pouvoirs spirituel et temporel. La chapelle de Karlstejn fut conçue dans le même esprit : entièrement recouverte d’or, de pierres semi-précieuses et d’images saintes, elle devait servir de « boîte à bijoux » pour les insignes impériaux et les nombreuses reliques possédées par l’empereur (dont deux épines de la couronne d’épines de la Sainte Chapelle).
    Le Maître Théodoric, premier artiste bohémien dont le nom soit associé à une œuvre clairement identifiée, fut chargé, à partir de 1359 environ, d’établir – avec l’aide d’un commissaire (???) – la composition de cet ensemble et de coordonner les équipes de peintres, d’orfèvres et de vitriers qui y contribuèrent. Ce fut notamment Théodoric qui proposa l’innovation majeure de la chapelle, à savoir l’abandon de la peinture murale conventionnelle en faveur d’une série de panneaux en bois amovibles. Son style vigoureux détermina le ton des œuvres exécutées par ses nombreux collaborateurs.
    Tandis que certains aspects de sa peinture – la perspective erronée, le débordement de la peinture sur le cadre, l’omniprésence de l’or – rappellent un héritage pictural ancien, celui des icônes byzantines, d’autres témoignent de la diversité et de la nouveauté de ses sources d’inspiration dans une Bohême cosmopolite. Les œuvres comme Saint Jérôme se rapprochent notamment des réalisations contemporaines en sculpture (par exemple, de Peter Parler [1330-1399]), en raison de leur monumentalité tectonique ou encore de la manière dont la lumière modèle subtilement les traits et les contours formés par les drapés. La très grande plasticité des figures de Théodoric a aussi incité certains à y voir un reflet de l’art de Giotto et des débuts de la Renaissance italienne, que le Maître aurait pu connaître grâce aux liens établis par Charles IV entre la Bohême et l’Italie. D’autres artistes à la cour de l’empereur, tel le Maître de la Généalogie Luxembourgeoise, apportèrent des éléments du réalisme flamand, sensibles dans le soin donné aux détails du visage de Saint Jérôme.
    Le traitement subtil des traits du saint trouve son explication non seulement dans le style mais aussi dans la technique du peintre. De récentes analyses chimiques ont confirmé que Théodoric peignait à la tempera traditionnelle mais en y ajoutant une grande quantité d’huile, ce qui lui permettait d’obtenir de fines couches superposées (comme avec la peinture à l’huile) donnant du relief et de la profondeur.
    Par la suavité de sa peinture, l’artiste est considéré comme l’un des initiateurs du « style doux » qui domina l’art bohémien vers la fin du XIVe siècle. Son influence sur le milieu artistique de Bohême alla bien au-delà de son style souvent idiosyncrasique : concepteur et réalisateur de l’un des plus grands projets artistiques du règne effervescent de l’empereur Charles IV, il favorisa un brassage artistique de techniques, de métiers et d’ateliers qui forma la génération suivante, dont le plus important fut le Maître de l’autel de Třeboň (ou Maître de Wittigau).

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