Les Avant-Gardes

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    Paravent de laque noire

    Gray, Eileen

    Nom

    1922-1925

    Style

    Le paravent de laque noire dit « de briques », produit entre 1922 et 1925 par la designer et architecte irlandaise Eileen Gray (1878-1976), marqua durablement le design du début du XXe siècle par son élégance et sa modernité. Haut et large de plus de deux mètres, la paroi mobile se compose de quarante-quatre panneaux de bois enveloppés d’une couche lisse et polie de laque noire, dont l’uniformité et la brillance n’est rompue que par un carré en relief placé au centre de chaque face. Des bâtonnets en laiton relient ces unités entre-elles par les bords supérieurs et inférieurs, leur imposant un espacement régulier qui leur confère une certaine autonomie de mouvement malgré leur interdépendance. En dépit de son caractère monochrome, le paravent d’Eileen Gray s’anime de jeux subtils de matière et de forme. Ainsi, l’opacité des panneaux individuels contraste avec la transparence de l’ensemble, leur rigueur géométrique avec sa légèreté, tandis que la lumière réfléchie des surfaces laquées s’oppose aux ombres atmosphériques projetées sur le mur derrière le paravent.
    Objet de luxe fabriqué à la main et conçu comme unicum, le paravent fait néanmoins partie d’une série de onze œuvres semblables développées et réalisées à partir de 1921. La première version, imaginée pour le vestibule de l’appartement parisien de la modiste Mme Mathieu-Lévy, se présenta non comme un paravent autonome mais comme un mur mobile intégral permettant de moduler le volume de la pièce. S’émancipant ensuite de son ancrage architectural, le paravent de briques devint un meuble amovible qu’Eileen Gray déclina de maintes façons : en manipulant la hauteur et largeur de l’ensemble et l’échelle des panneaux, en variant les surfaces – écru ou noir marbré – et en rajoutant ou non les carrés en relief.

    Originaire d’Irlande, Eileen Gray suivit une formation de peintre à Londres et à Paris avant de s’installer définitivement dans la capitale française en 1906. Éprise des laques japonaises exposées au Victoria & Albert Museum à Londres, elle sollicita en 1906 l’expertise du maître japonais Seizo Sugawara – venu du Japon lors de l’Exposition Universelle de 1900 – afin d’apprendre cette technique traditionnelle exigeante, consistant à appliquer sur un support en bois jusqu’à vingt couches d’une résine végétale. En 1910, elle établit un atelier avec Sugawara et commença à produire des meubles laqués de sa propre conception, reconnaissables à leurs formes épurées et leur aspect luxueux teinté d’exotisme, ainsi que des tapis et des textiles en collaboration avec l’Américaine Evelyn Wyld. Ses pièces, parmi les premières en Europe à adapter le laque asiatique au goût occidental moderne, firent fureur, permettant à Eileen Gray d’ouvrir la boutique Jean Désert et lui assurant le soutien de commanditaires aussi prestigieux que René Clair, Raymond Poincaré, le couturier Jacques Doucet ou encore le poète Ezra Pound.
    Le succès d’Eileen Gray reposa en grande partie sur sa capacité de rendre compte, à travers ses créations, des préoccupations de son époque, en particulier en ce qui concerne le rapport changeant entre les arts, l’industrialisation et la « vie moderne ». Deux événements qui eurent lieu en 1910 résument les enjeux qui agitèrent les arts décoratifs en France jusqu’à la fin des années 1920 : l’exposition au Salon d’Automne des Müncher Vereinigte Werkstätten (ateliers associés de Munich), qui recouraient à la production industrielle pour développer des objets domestiques à prix abordable ; la représentation de Schéhérazade par les Ballets russes, qui intégrait danse, costumes et décors en un kaléidoscope exotique et sensuel de mouvement, de couleurs et de matériaux somptueux. S’opposaient donc luxe et utilité, production de masse et objet artisanal, conception d’ensemble et pièce isolée.

    Le paravent de briques reflète la volonté d’Eileen Gray de concilier ces différents aspects possibles de l’objet d’art. Si, par son raffinement et sa préciosité matérielle, il s’annonce comme une pièce de luxe fabriquée pour une élite – celle-là même qui raffolait des Ballets russes –, sa forme signale l’intérêt grandissant de Gray pour une notion plus sociale de l’art. L’artiste déclara avoir réussi, avec ce paravent, à faire « quelque chose de véritablement moderne », et celui-ci marque en effet un tournant significatif dans son œuvre. S’éloignant des motifs figuratifs et décoratifs qui caractérisèrent son travail jusqu’au début des années 1920, Eileen Gray infléchit son art de concepts et de formes empruntés à la sculpture et surtout à l’architecture d’avant-garde. Ainsi, le choix de constituer son paravent à partir d’unités géométriques élémentaires reflète le souci des architectes contemporains de faire correspondre forme et fonction : l’agencement très visible des parties individuelles renforce la qualité cinétique du paravent, une cloison mobile capable de transformer et personnaliser l’espace intérieur.
    À partir de 1926, Eileen Gray se consacra de plus en plus à l’architecture, et son style des années 1910 et du début des années 1920 céda la place à un mode d’expression plus dépouillé. Bien que plus épurées formellement, ses créations tardives sont animées par la même recherche d’élégance, de modernité et de fonctionnalité que son paravent de briques et répondent, finalement, à la même exigence : invoquer l’art au nom du confort et de l’intimité de l’homme.

    RE

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