Le Gothique

Index par termes liés

Mots clefs

  • liturgie
  • chant
  • cathédrale
  • prière
  • chant grégorien
  • carte europe
    • origineOrigine géographique
    • circulationAires de circulation
    • conservationLieu de conservation actuel
    zoom-carte

    Les fiches les plus recommandées sont :

    Viderunt omnes

    Pérotin

    Nom

    Vers 1198

    Style

    Le chant en polyphonie a été pratiqué durant tout le Moyen Âge, pour embellir les célébrations religieuses et apporter faste et grandeur à la représentation du sacré. L’ajout de voix improvisées ( ?) sur un passage de la liturgie est appelé organum. La composition Viderunt omnes (traduction ?) est un organum spectaculaire à plusieurs égards : il est l’un des deux seuls organa à quatre voix (organum quadruplum) qui nous soient parvenus. Le nombre important des voix donne à la polyphonie une densité particulière, inouïe à l’époque. De plus, il est l’une des premières compositions à attester de la pratique du rythme mesuré. Les signes musicaux que l’on déchiffre dans les manuscrits indiquent désormais les proportions entre les notes, tandis que la composition s’organise selon des motifs rythmiques répétitifs faits de valeurs longues et brèves proportionnelles. Avec ses harmonies puissantes, imposantes et le perpétuel mouvement des voix, cette musique donne une parfaite idée des expériences en matière d’acoustique que les espaces et les voûtes des nouvelles cathédrales ont suscité parmi les chantres. Chantée par des solistes, membres émérites du chœur de la cathédrale, une telle pièce exerçait très certainement sur ses auditeurs médiévaux une séduction des sens tout autant qu’un ravissement intellectuel.
    Les quatre voix se répartissent ainsi : d’une part, une voix en valeurs très longues, presque immuable, étire les syllabes du texte Viderunt omnes. Il s’agit de la mélodie du chant grégorien chantée pour l’office de Noël : Viderunt omnes fines terrae salutare Dei nostri (traduction : « toutes les extrémités de la terre ont vu le Salut de notre Dieu », Psaume 97, 3). Dans son contexte liturgique, l’organum n’est donc qu’un passage polyphonique dans un ensemble majoritairement monodique. La voix empruntée au chant grégorien est la fondation sur laquelle les voix supérieures s’appuient. Les trois autres voix sont équivalentes entre elles. Elles sont composées de motifs répétitifs qui se complètent, s’échangent, produisant comme une dentelle sonore d’une grande virtuosité. Appris et chantés de mémoire, les organa sont construits selon des modèles formels reconnus qui pourvoient les cadres utiles à la mémoire des chantres.
    C’est pour la liturgie de Notre-Dame de Paris que des compositions si fastueuses ont été inventées. Grâce à un décret rédigé en 1198 par Eudes de Sully, alors évêque de Paris, on connaît les circonstances de l’intégration des organa à deux, trois et quatre voix dans la liturgie de la cathédrale. Certaines fêtes spéciales – et Noël en est une plus que toute autre – sont autorisées à recevoir ces chants polyphoniques spectaculaires en remplacement ponctuel du chant grégorien monodique. Cette autorisation spéciale, accordée par Eudes, successeur de Maurice de Sully et continuateur de la construction de la cathédrale, montre le désir du pouvoir épiscopal d’asseoir l’importance culturelle et cultuelle de Notre-Dame, centre géographique d’une ville en plein essor et coeur spirituel d’une population urbaine qu’il faut rassembler autour de la foi.
    On sait très peu de choses de l’auteur de cette composition. Le nom de Pérotin est cité par un théoricien anglais de la seconde partie du XIIIe siècle qui lui attribue un certain nombre de compositions mémorables, de une à quatre voix. Ce sont les seules sources historiques qui attachent le nom d’un compositeur à de telles œuvres musicales. On identifie ce Pérotin avec un certain Petrus succentor, sous-chantre à Notre-Dame entre 1207 et 1238. Cependant, les archives qui mentionnent ce personnage historique ne parlent pas d’éventuelles compositions. L’un des premiers compositeurs connus de l’histoire est donc également l’un des plus mystérieux.
    Les organa parisiens du début de l’époque gothique ouvrent la voie à bien d’autres innovations musicales, dans lesquelles la rationalisation savante du temps et les superpositions complexes vont prendre davantage d’ampleur, au XIIIe et au XIVe siècle. Ces œuvres font appel à un sens nouveau de la nature, plus scientifique. Les proportions et les nombres sont désormais plus un objet de calcul que le prétexte à la spéculation mystique. Une construction sonore telle que le Viderunt omnes peut être comparée à d’autres manifestations intellectuelles qui voient le jour à la même époque : les modes de raisonnements organisés et hiérarchisés de la pensée pré-scolastique ou encore les superpositions architecturales des cathédrales du Nord de la France. L’homme élabore ainsi de nouvelles techniques pour s’élever, conduire les fidèles vers Dieu en leur donnant une représentation terrestre du sublime céleste.

    AZR

    Fiches Liées :