Le Gothique

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    L’Afrique chuchote à l’oreille de l’Europe

    de Canistris, Opicino

    Nom

    1337

    Style

    L’Afrique chuchote à l’oreille de l’Europe est un dessin issu d’un manuscrit conservé à la Bibliothèque apostolique du Vatican. Son auteur, un prêtre nommé Opicino de Canistris, vécut à Avignon dans la première moitié du XIVe siècle.

    Au premier abord, il s’agit de la représentation de deux personnages dont la silhouette en réserve et les traits ressortent sur un fond couvert d’un lavis beige : une femme nue, les cheveux lâchés, tend l’oreille aux propos que lui chuchote un personnage masculin. L’habit et l’empreinte d’une croix sur la main droite de ce dernier personnage l’identifient comme un moine. En faisant pivoter le dessin d’un quart de tour vers la gauche, la composition prend une signification plus complexe : la silhouette des personnages correspond en réalité à la forme des continents africain et européen. La tête de la jeune femme occupe le territoire de l’Espagne et du Portugal, la partie supérieure de son buste coïncide avec la France, tandis que sa jambe droite reprend la forme de la péninsule italienne. Le profil du moine suit le découpage de la côte septentrionale du Maghreb. Un réseau de carreaux tracés à la plume, des droites noires et rouges traversantes, repères spatiaux supplémentaires, accroissent l’illusion d’exactitude géographique de cette carte anthropomorphe.

    Dans les mers qui entourent les personnages s’incarnent deux monstres à l’apparence terrible dont la présence suggère une lecture symbolique de la carte. À la hauteur de l’épaule de l’Europe, émergeant de l’Océan atlantique, un lion à la gueule béante avale un personnage dont ne dépassent que les jambes. Il est assimilé à une créature des Enfers (peut-être la Tarasque du Rhône). Au centre, la mer Méditerranée semble abriter un être effrayant à la physionomie confuse. Ses yeux prennent la forme des îles de la Corse et de la Sardaigne. L’un de ses bras vient heurter l’aine de l’Europe. Le mince espace ménagé entre l’Afrique et l’Europe au niveau du détroit de Gibraltar serait une patte du même animal dont les organes génitaux sont ostensiblement représentés tout contre l’Europe. Les inscriptions portées en marge du dessin ou bordant les droites qui le traversent ainsi que le texte manuscrit situé dans le registre inférieur du dessin orientent plus précisément l’interprétation. Les droites symbolisent la pluralité des voies possiblement empruntées par le pécheur vers la rédemption - ou au contraire la damnation. Ainsi, la première inscription verticale surmontant la droite rouge la plus à gauche dénonce « le chemin qui mène des entrailles naturelles aux entrailles du péché » : les formes colorées en rouge au niveau du bassin de la jeune femme que cette droite traverse peuvent alors être interprétées comme la représentation d’un fœtus, peut-être le fruit d’un accouplement entre l’Europe et l’Afrique. D’autres cheminements pourraient être une allusion à la pratique des pèlerinages par lesquels les pécheurs humains peuvent racheter leurs fautes.

    De cette interprétation ésotérique, beaucoup nous échappe. Ce dessin ne fut pas conçu pour servir de support didactique à destination d’un public ; il est une production personnelle, qui plus est, forgée par un esprit déséquilibré. Issu d’une famille aisée de la région de Pavie, le prêtre Opicino de Canistris s’exila de sa région d’origine vers 1325, après avoir été condamné à l’excommunication pour s’être rendu coupable du péché de simonie (trafic de bénéfices ecclésiastiques). Il se réfugia en Avignon, alors capitale de la chrétienté, où il obtint un emploi de scribe au tribunal de la pénitencerie apostolique et se consacra à l’écriture de traités dont deux seulement sont conservés – Sur la primauté du pouvoir spirituel (De preeminentia spiritualis imperii) et Éloge de la ville de Pavie (De laudibus Papiae). Cette période de répit fut de courte durée. Les détracteurs d’Opicino de Canistris retrouvèrent sa trace au début des années 1330, ce qui paraît avoir déclenché chez lui une anxiété démesurée. Vers Pâques 1334, il sombre dans la folie. L’élection de Benoît XII à la tête de la cour pontificale à la fin de cette même année provoque chez lui des comportements délirants et des hallucinations paranoïaques : le nouveau pape serait un usurpateur qui l’aurait spolié des honneurs qui lui étaient dus. L’absolution qu’il obtient après son procès en 1337 ne lui rend pas ses esprits. Parallèlement au développement de sa maladie, Opicino de Canistris se met à consigner dessins et pensées dans des carnets. Le manuscrit Vaticanus Latinus 6435 est une sorte de journal comprenant trente-quatre dessins réalisés sur papier et non sur parchemin (support beaucoup plus précieux), ce qui montre que Canistris n’a pas voulu en faire une œuvre pérenne. Première des vingt-quatre cartes anthropomorphes de ce journal, L’Afrique chuchote à l’oreille de l’Europe est le reflet de ces déchirements et inquiétudes intérieures qui agitent le prêtre halluciné.
    Demeuré secret jusqu’à sa mort, puis tombé dans l’oubli, le journal de Canistris n’a été retrouvé qu’en 1944 dans le fonds de la Bibliothèque apostolique du Vatican. Cette redécouverte a ouvert la voie à des études à la croisée de l’histoire de l’art et de la psychiatrie, exceptionnelles pour une date aussi ancienne.

    HG

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