Le Gothique

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    Mise en croix

    Maître de Marie de Bourgogne

    Nom

    Vers 1475-1480

    Style

    Au premier plan de la Mise en croix, miniature du Maître de Marie de Bourgogne conservée à la Bibliothèque nationale d’Autriche à Vienne, brille un étalage de riches objets dans un intérieur sombre et luxueux : un coffret débordant de dentelles et de bijoux, un flacon de verre, un livre ouvert sur une illustration de la Crucifixion, enfin un coussin richement orné sur lequel repose un rosaire en perles et en or. Deux sculptures – représentant le Sacrifice d’Abraham et Moïse et le serpent d’airain, préfigurations traditionnelles de la Crucifixion – entourent, comme les volets d’un retable, une fenêtre délimitée par des colonnes de marbre noir. Cette ouverture cintrée donne sur un vaste paysage lumineux dans lequel une foule de soldats et de curieux se presse pour apercevoir la mise en croix de Jésus et des deux larrons. Les regards complaisants que nous adressent les femmes élégantes au premier rang contrastent cruellement avec la douleur de Jean l’Évangéliste, en rouge, et de Marie, qui tend les bras vers son fils souffrant.
    Ne mesurant pas plus de vingt-trois centimètres, cette petite composition aux couleurs somptueuses est la deuxième de quatre planches illustrées par le maître flamand pour accompagner un livre d’heures probablement destiné à Marie de Bourgogne (1457-1482). Ces livres de méditation, très répandus à une époque qui valorisait la dévotion privée et la contemplation intérieure des souffrances du Christ, accompagnaient le fidèle dans sa pratique religieuse quotidienne. Composés généralement d’un calendrier liturgique, de cycles de prières, des psaumes et de l’office des morts, les textes manuscrits étaient souvent richement enluminés et ponctués de miniatures introduisant les différentes parties, images qui devaient – selon les Méditations sur la vie du Christ, texte fondamental de la pensée religieuse au XIVe siècle – inciter le lecteur à s’imaginer comme témoin des événements bibliques évoqués.
    Le Maître de Marie de Bourgogne explicite cette notion dans une autre miniature du même manuscrit, montrant une dame près d’une fenêtre donnant sur un intérieur d’église avec une Vierge à l’Enfant (fol. 14v) : la dame en question, entourée des mêmes accessoires qui figurent au devant de la Mise en croix, semble convoquer, par l’acte même de la lecture, la vision de la Vierge qui apparaît à la fenêtre. La Mise en croix va encore plus loin : supprimant la figure intermédiaire de la dame, elle implique directement le lecteur/spectateur, faisant de lui la personne qui, par la contemplation du livre, appelle l’image de la mise en croix.
    L’utilisation de la fenêtre-cadre par le Maître de Marie de Bourgogne représente un des apports les plus novateurs à l’art du manuscrit de la fin du Moyen Âge : elle offre une réinterprétation de la structure traditionnelle de la miniature, composée habituellement d’une scène en perspective et d’une bordure décorative relativement plate. Dans l’œuvre du Maître, la page devient comme une barrière physique séparant deux espaces construits selon une même perspective ; les objets très concrets de la bordure en trompe-l’œil semblent donc se rapprocher de manière théâtrale, alors que la percée au lointain, claire et vaporeuse, paraît d’autant plus éloignée. En résulte un renversement curieux : la bordure, traditionnellement secondaire à l’image, devient plus « réelle » que la scène principale, renforçant l’impression qu’elle donne d’une vision mystique.
    Malgré l’importance des innovations introduites par l’artiste, sa véritable identité demeure inconnue. Ses commanditaires et son style laissent penser qu’il travailla à Gand, assimilant en particulier le travail de Juste de Gand et d’Hugo van der Goes, ainsi que les techniques de la peinture sur bois. Chef d’un atelier pour lequel il fournissait des modèles dessinés (une nouveauté dans un métier où l’on composait généralement directement sur le parchemin), il collaborait fréquemment avec d’autres enlumineurs contemporains pour réaliser des manuscrits comme le livre d’heures conservé à Vienne, qui comprend le travail de pas moins de quatre artistes. Le prestige des commandes qu’il reçut, destinées entre autres à Charles le Téméraire, Margaret d’York, Marie de Bourgogne et Maximilien Ier d’Autriche, atteste de la grande faveur dont il jouissait auprès de la cour bourguignonne, qui menait une importante politique artistique.
    Le Maître de Bourgogne est en outre considéré comme le fondateur de l’École Gand-Bruges, nom attribué au groupe d’enlumineurs accomplis travaillant dans ces villes entre le dernier quart du XVe siècle et le milieu du XVIe siècle. S’inspirant surtout des innovations iconographiques et compositionnelles du Maître (bordures réalistes, blocs de textes qui semblent « flotter » sur le fond…) et de sa palette profonde, ils prolongent avec brio un art du livre déjà menacé par l’arrivée de l’impression, le succès des panneaux peints et l’évolution des pratiques de dévotion.

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