Le Gothique

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    Pietà Roettgen

    Nom

    Vers 1325

    Style

    La Pietà Roettgen est probablement la plus ancienne sculpture traitant du thème de la Pietà (on parle aussi de « Vierge de pitié ») au XIVe siècle : la Vierge en larmes, méditative, supporte sur ses genoux le corps de son fils mort sur la croix. Dans ce groupe sculpté l'aspect pathétique propre à une certaine tendance du gothique allemand est porté à son paroxysme. Un grand siège massif orné de fleurs sert de socle à l’œuvre. Tout comme le faisaient aux siècles précédents les trônes de sagesse des Vierges romanes, il présente l'image au spectateur en lui donnant une ampleur solennelle. Le caractère profondément humain et expressionniste des personnages donne toutefois une toute autre signification à l'image.
    Assise, la Vierge soutient de sa main droite la dépouille du Christ. Sa main gauche est posée sur le genou de son fils. Sa tête est légèrement penchée, son regard perdu dans le vide. Son visage a les traits tirés, les sourcils froncés : tout exprime une incommensurable douleur. Le corps décharné du Christ est traité avec une âpreté que seul égale peut-être le Christ dévôt en croix de la cathédrale de Perpignan. Ses plaies sont béantes et le sculpteur a suggéré l'épanchement presque ininterrompu du sang en taillant de fines gouttes dans le bois. Les traces de polychromie intensifient fortement cette vision d'un corps meurtri. La tête, que la Vierge noyée dans sa douleur ne soutient même plus, choit violemment, accentuant le caractère morbide de la scène.

    Cette image d'un expressionnisme exacerbé trouve ses racines dans un courant religieux à l'œuvre dans le Saint Empire Romain Germanique au tournant des XIIIe et XIVe siècles puisant ses sources dans des écrits bénédictins et cisterciens, notamment ceux de Maître Eckhart (vers 1260-1327) qui, à l’Université de Cologne, prône l'union mystique entre Dieu et l'âme humaine. Cet élan dévotionnel sera bientôt relayé par les ordres franciscains et dominicains. Il préconise une spiritualité individuelle ou collective intense, véritable forme de piété affective, pour laquelle l'identification du fidèle aux douleurs éprouvées par le Christ et la Vierge à l'heure de la Passion s’avère essentielle.
    Les images de piété – Imago Pietatis ou en allemand Andachtsbilder – permettent une application pratique de cette spiritualité. Des images-types, imago, furent ainsi créées comme celle montrant saint Jean s'appuyant, plein d'amour et de confiance, sur l'épaule du Christ (Le Christ et saint Jean, Berlin, Staatliche Museum). Sortant du cadre narratif des images illustrant des épisodes directement issus des textes, elles fixent des situations particulières dans lesquelles la psychologie et les affects trouvent une valeur édificatrice déterminée. À l'origine conçues pour un usage privé, elles furent introduites dans les églises dès le début du XIVe siècle.
    Apparentée à ces images, la Pietà répond tout particulièrement à leurs exigences propres. Bien que n'étant pas tirée d'une scène des Écritures ou des récits apocryphes, elle spécule sur la signification de la Passion. Elle met en avant tant l'importance du sacrifice du Christ pour le Salut des hommes que l'acceptation par la mère de ce sacrifice. S’y trouvent réunis les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption, à une époque où la pratique de l'Eucharistie prenait une importance déterminante. Les fidèles – dans un univers où la mort était omniprésente, notamment celle des enfants – pouvaient aussi y trouver une forme de consolation.

    La statuaire s'empara rapidement du thème de la Pietà, peut-être avant l'enluminure, et la vallée du Rhin fut l'un des foyers principaux avant sa diffusion à l'Europe entière pendant le XIVe siècle. Ces sculptures étaient exhibées sur les autels lors des vêpres du vendredi, donnant lieu à des séances de méditation. C'est pourquoi on les désigne par le terme générique de Vesperbild, littéralement « image de vêpres ».

    Les effets de disproportion des corps participent du pathétique des effigies rhénanes ; dans la Pietà Roettgen où le corps du Christ semble bien petit par rapport à sa tête qui concentre le regard du dévot. Un réalisme puissant dans l'expression lui confère une humanité censée elle aussi accentuer l'élan affectif du fidèle, le porter vers l’« union mystique » prônée par Eckhart. L'usage de la polychromie ne fait que renforcer l’impact des différents messages véhiculés par la sculpture. Les traces de peinture – relativement bien conservées – soulignent ainsi les expressions par le contraste entre la couleur blanche des carnations et celle, rouge, du sang.
    Cet aspect morbide, empreint de pathos, des Vierges de piété produites dans l'Empire avant 1380, ne se retrouve plus de façon aussi poussée dans la sculpture par la suite. Après les catastrophes du XIVe siècle, les guerres et les épidémies qui ont tant marqué la création artistique de cette période, le style propre au Gothique International prêtera plus de douceur aux « Belles Pietàs » qui essaimeront dans l'Europe entière.

    BB

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