Les Avant-Gardes

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    La Gamme jaune

    Kupka, František

    Nom

    1907

    Style

    La Gamme jaune fut peinte en 1907 par l'artiste d'origine tchèque vivant alors à Paris, František Kupka. Sur cette toile de format carré conservée au Musée national d'art moderne de Paris, un homme est représenté assis sur un fauteuil dans un léger trois-quarts. La tête reposant sur un oreiller, les yeux clos, il semble s’être assoupi après avoir interrompu sa lecture : dans sa main, il tient un livre fermé dont il marque la page de son index.
    Cet homme endormi est parfois considéré comme un autoportrait de l'artiste bien que rien ne permette de confirmer avec certitude cette hypothèse. Le peintre a dit à propos de ce tableau qu’il faisait référence à une œuvre de Gauguin évoquant un « poète en jaune », qui n'a à ce jour pas été identifiée.
    La Gamme jaune frappe avant tout par l'intensité chromatique qui s'en dégage, caractéristique des années 1907-1909 et à laquelle fait écho une toile représentant un fumeur, la IIe Etude pour la Gamme jaune (Houston, Museum of Fine Arts). Construite dans un camaïeu jaune tirant sur l'orangé, elle fait preuve d'une audace dans le traitement des couleurs – choisies pour leur puissance expressive – directement hérité du mouvement fauve. La tonalité solaire qui donne son nom à l'œuvre est intensifiée par les reflets blancs ménagés en réserve sur la toile. D'autre part les paupières, la barbe ainsi que les cheveux du modèle sont soulignés par un vert profond tirant sur le bleu qui confère une certaine étrangeté à l'image, contrebalançant l'effet très lumineux propre à l'œuvre. Par le traitement du visage, on est proche du style du Néerlandais Kees Van Dongen, autre artiste présent à Paris avant la Grande Guerre, séduit par les innovations de Matisse. Comme le Hollandais, Kupka pose les couleurs sur la toile de façon large et énergique, sur un mode particulièrement gestuel, caractéristique de sa manière de peindre.
    Une autre référence formelle – directe ou non – s’impose également. Il s'agit du portrait photographique de Charles Baudelaire, réalisé par Nadar en 1854. Ceci nous rappelle combien les débuts de Kupka furent imprégnés du Symbolisme, mouvement européen épris des œuvres de l'auteur des Fleurs du mal. On retrouve en partie cette atmosphère poétique dans la Gamme jaune. L'effet hallucinatoire des couleurs saturant l'espace – semblable à celui créé par une observation prolongée du soleil – est censé produire une forte impression sur la psyché du spectateur. Cette recherche, consignée par Kupka dans son ouvrage théorique La création dans les arts plastiques (1923), est donc directement héritée des préoccupations symbolistes œuvrant à créer des états d'âme spécifiques tant dans la peinture que dans la littérature ou la musique, par exemple dans les créations de Mallarmé ou Debussy. Ainsi les yeux du modèle renvoient aux qualités visionnaires du poète.
    Mais à cet héritage qui donne une place centrale à la sensibilité s'ajoute une préoccupation nouvelle qui est toute scientifique. Comme nombre de ses contemporains, František Kupka s'attache, l'année même où sera publié le Manifeste du futurisme de Marinetti, à comprendre la vie moderne et cherche une nouvelle voie pour la traduire en peinture. A l'image de Sonia et Robert Delaunay et à la suite des néo-impressionnistes, il avait lu les théories d’Eugène Chevreul portant sur les couleurs. Ce chimiste du XIXe siècle avait notamment énoncé la loi dite « du contraste simultané des couleurs » qui stimula grandement les recherches de la peinture impressionniste, puis celles des artistes ayant participé avant guerre au processus de recherche optique qui fraya la voie à l'abstraction picturale. La Gamme jaune semble être une évocation directe de ces théories, par la reprise du titre d'une planche du scientifique qui traitait des différentes caractéristiques propre à l'agencement des couleurs jaune et orangé entre elles, et des effets qui en ressortent en terme d'expérience visuelle.
    Il faut aussi noter que le terme même de gamme renvoie à l'idée de musicalité de l'œuvre, « modulation » de jaunes tendant à une certaine « harmonie ». Ce lien à la musique est essentiel dans la peinture de cette période. On pense au lyrisme de Kandinsky, qui créait en compagnie du compositeur Arnold Schönberg, inventeur de la musique dodécaphonique ou sérielle, ou bien encore à certaines œuvres de Paul Klee, s'apparentant formellement à de véritables portées musicales. Il est significatif que ces peintres, pionniers de l'art abstrait, aient voulu tendre dans leurs œuvres à une équivalence, partielle ou totale, au genre de la musique, art de l'abstraction par excellence.
    Au carrefour du symbolisme et du post-impressionnisme, du fauvisme et de l'orphisme, prenant en compte les recherches contemporaines des avant-gardes parisiennes et les mêlant à l'héritage des décennies passées, la Gamme jaune apparaît ainsi comme un jalon important dans l'œuvre de Kupka dans son cheminement vers l'abstraction.

    BB

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