Les Avant-Gardes

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    Sonate n° 5 : finale

    Čiurlionis, Mikalojus Konstantinas

    Nom

    1908

    Style

    Le paysage marin intitulé Finale de la Sonate n° 5 est une œuvre peinte à la tempera sur papier dont le sujet aurait été inspiré à l’artiste, le Lituanien Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, par un voyage au bord de la mer Baltique dans la première décennie du XXe siècle.

    En plein cœur d’une tempête, quatre voiliers égarés dans une mer orageuse résistent aux assauts d’une vague gigantesque prête à les engloutir. La composition qui s’organise en trois registres principaux concourt à la dramatisation de l’action : au niveau inférieur, un rectangle horizontal est délimité par une première vague dont l’écume marque la transition avec le registre médian qu’occupe l’immense vague formant une diagonale allant du bas à gauche au haut à droite ; enfin, dans le registre supérieur, une succession de vagues se confond avec le ciel obstrué. Le format sensiblement vertical de la peinture accentue encore l’impression de disproportion de la vague. La gamme chromatique dominante faite de bleu et de vert foncés est certes éclaircie de larges touches de jaune et de rose au niveau du creux de la vague, mais la tonalité globale est sombre. Le traitement en larges touches, la technique de la tempera renforcent ce côté assourdi et mat.

    Il ne faudrait néanmoins pas surestimer la portée dramatique de cette composition : l’héritage du paysage-âme romantique est ici minimisé au profit d’un intérêt prééminent pour la forme. L’œuvre de Čiurlionis possède en effet une forte expression décorative. Elle doit notamment à la vogue du japonisme, qui se développa en Europe dans le dernier tiers du XIXe siècle suite à la réouverture des échanges commerciaux avec le Japon au début de l’ère Meiji. Estampes, laques, porcelaines furent redécouvertes par un large public lors d’expositions universelles ou par le biais de la presse. Le thème de la vague rappelle une célèbre estampe, La Grande Vague, appartenant à la série des Trente-six vues du mont Fuji réalisée entre 1830 et 1832 par Hokusai (1760-1849), laquelle connut un retentissement extraordinaire auprès de nombreux artistes occidentaux, de Camille Claudel à Auguste Maillol, qui l’adaptèrent à leur univers. La composition en diagonale réduisant les effets de perspective, l’alternance de larges aplats de couleurs et des détails très dessinés de l’écume, le format vertical renvoyant à celui des rouleaux peints japonais, restent proches de l’esthétique d’Hokusai. Quant aux petits voiliers, formes stylisées dont la composition est quasi symétrique, ils sont à rapprocher des expériences décoratives des Nabis. On pense par exemple au papier peint intitulé Les Bateaux roses dessiné par Maurice Denis dans lequel des voiliers se trouvent ramenés à des formes circulaires tournoyantes.

    Cette « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », pour reprendre la définition de la peinture de Maurice Denis, n’est néanmoins pas dénuée de toute signification symbolique. En effet, une observation attentive de la vague laisse voir un détail particulièrement signifiant : les initiales de l’artiste (MK puis Čiurlionis en haut à droite) prenant la forme de moutons d’écume se déploient à la surface des flots faisant de la mer le symbole de la puissance créatrice de l’artiste. En définitive, c’est la force vitale de la nature mise en parallèle avec celle de la création artistique qui est explicitement exaltée. Cette emphase de la puissance démiurgique de l’artiste est à mettre en rapport avec le parcours personnel de Čiurlionis qui a mis en œuvre ses talents dans une pluralité de domaines. Avant de suivre les cours de l’école des beaux-arts de Varsovie entre 1902 et 1904, il a étudié la musique au conservatoire de Varsovie et de Leipzig ; également poète, il a milité aussi pour la défense de l’identité lituanienne.

    Dans cette œuvre, le parallèle entre musique et art plastique est essentiel : comme le titre l’indique, il s’agit de la conclusion d’un triptyque intitulé Sonate de la mer. Après un Allegro et un Andante illustrés par deux autres facettes plus apaisées du visage de la mer, le Finale apparaît comme l’apothéose visuelle et émotionnelle de la sonate. Cette transcription de la musique sous forme picturale est commune à plusieurs de ses œuvres, réalisées entre 1908 et 1909 : Sonate des étoiles, Sonate des pyramides, Sonate du soleil, Sonate de printemps, Prélude. Elles font suite à la rédaction du poème Sonate en 1907 et à la composition d’un poème symphonique intitulé La Mer (1906). Un système de correspondance opère : l’intensité de la couleur et du contour rend l’amplitude du son ; le rythme plastique coïncide avec la cadence du tempo. Cette recherche de correspondance entre les arts est l’héritière des réflexions sur la notion d’art total qui émerge dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Parallèlement, cette transcription de la musique en signes visuels conduit à des expérimentations profondément novatrices dans la première décennie du XXe siècle : elle constitue une voie vers l’abstraction.

    La Sonate de la mer fut présentée en 1909 à la troisième exposition d’art lituanien de Vilnius, sans obtenir de reconnaissance. Attristé par ce manque de succès, vivant une situation matérielle difficile, Čiurlionis s’arrête progressivement de peindre, et meurt d’une pneumonie deux ans plus tard dans un sanatorium de Varsovie, à 36 ans. Considéré comme le fondateur de l’art lituanien, il est l’agent d’une démarche originale de mise en parallèle de la musique et des arts visuels dans laquelle vont s’inscrire František Kupka ou Paul Klee.

    HG

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