Les Avant-Gardes

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    A snapshot, Paris (1911)

    Stieglitz, Alfred

    Nom

    1913

    Style

    Traversant un large boulevard, une femme s’apprête à atteindre le trottoir, se mettant ainsi à l’abri des nombreuses voitures à cheval qui filent à vive allure sur la chaussée. Sur ce même trottoir, un homme s’avance d’un pas décidé. Coiffé d’un chapeau melon, il porte une échelle et se rend sans doute au travail. Surplombant cette scène, plusieurs autres passants suivent leur chemin, sur une ruelle surélevée bordée d’une rambarde métallique. Probablement ces personnes se hâtent-elles vers leur destination de peur d’être surprises par une nouvelle averse. Cette scène se déroule dans un décor urbain où l’on distingue immeubles haussmanniens, lampadaires et omnibus garés le long de la chaussée opposée à celle sur laquelle s’est posté le photographe. Celui-ci a choisi une position intermédiaire : il surplombe le trottoir et la chaussée tout en étant plus bas que les passants de la ruelle supérieure. C’est de ce point de vue privilégié qu’il a saisi la scène à l’aide d’un appareil à main, dispositif maniable de très petit format, idéal pour la photographie instantanée. Une scène anonyme, anodine, un non-événement qui est le propre de la pratique de l’instantané d’amateur. De cet instant fugitif, il a définitivement figé les marqueurs : tous les objets en mouvement sont désormais aussi immobiles que la balustrade ou les lampadaires. Et si la position des pieds de l’homme à l’échelle ou de la femme sur la chaussée permettent de déduire qu’ils ne sont pas à l’arrêt mais qu’ils se déplacent, qu’en est-il de la femme au chapeau blanc ? Est-elle également en train de marcher ou bien est-elle à l’arrêt ? Attend-t-elle quelqu’un ? Observe-t-elle le photographe ?

    Toutes ces personnes avancent vers un but qu’elles seules connaissent et suscitent par-là même, chez l’observateur, une foule de questions sans réponses : où se rend cette femme qui traverse la chaussée ? L’homme à l’échelle va-t-il la croiser ou la dépasser ? C’est justement l’existence de toutes ces questions qui font de cette photographie un instantané, à la fois sur le plan technique (rapidité de la prise de vue) et sur le plan esthétique (indices visuels). Nouveau possible technique à la fin du XIXe siècle, l’instantané deviendra, au cours du XXe siècle, le parangon esthétique de la photographie. Avec son apparition, de nouveaux types d’images nécessitant l’apprentissage de nouveaux modes de lecture, verront le jour. Contrairement à ce que semble suggérer son titre, A Snapshot, Paris (Un Instantané, Paris) est plus qu’un simple instantané d’amateur. Si son sujet est effectivement totalement anodin (des gens marchent dans la rue), la mise en place des éléments qui composent la scène, le choix de l’instant du déclenchement de la prise de vue, frappent l’observateur. Au fur et à mesure que l’on examine cette image, une architecture extrêmement élaborée se dévoile : tous les éléments de la composition évoluent selon un axe parallèle au boulevard (immeubles, passants, omnibus, enfilade des lampadaires, ligne de fuite de la balustrade ou de l’arête du toit de la voiture qui s’apprête à sortir du champ, etc.). Seule la femme en noir – dont le corps se détache fortement, qui plus est, de l’arrière-plan clair formé par la chaussée brillante de pluie – rompt ce parallélisme, donnant à cette composition la note dissonante qui en fait le charme. Cette construction, si admirablement maîtrisée, est l’œuvre d’un photographe américain de quarante-sept ans : Alfred Stieglitz.

    Formé en Allemagne dans les années 1880, Stieglitz devint, à son retour aux États-Unis, le chef de file de la photographie américaine. Adepte du pictorialisme, membre du Camera Club de New York, il fonda la revue Camera Notes (1897-1902) avant de créer un groupe dissident : « The Photo-Secession ». La naissance de cette nouvelle école s’accompagna de celle d’une autre revue, Camera Work (1903-1917). À travers les cinquante numéros de cette publication trimestrielle de luxe, il diffusa aux États-Unis non seulement ses propres travaux et ceux de ses compatriotes (Clarence White, Gertrude Käsebier, etc.), mais également les créations photographiques européennes (Robert Demachy, etc.). En 1905, il ouvrit les « Little Galleries of the Photo-Secession » où il exposa, dès 1907, les avant-gardes picturales européennes (Matisse, Picasso). La même année, il réalisa sa photographie la plus célèbre, The Steerage (L’entrepont), considérée aujourd’hui comme l’acte de naissance de la photographie moderne, laquelle devait prendre le pas sur le pictorialisme, irrémédiablement ancré dans le XIXe siècle. En 1917, Stieglitz devait d’ailleurs ouvrir les pages des derniers numéros de Camera Work à Paul Strand dont les travaux étaient l’expression même de cette nouvelle esthétique, à laquelle fut donné le nom de « straight photography » (photographie pure). A Snapshot, Paris est caractéristique du goût de Stieglitz pour les vues urbaines réalisées dans des conditions climatiques particulières (neige, brouillard, pluie). Il renoue donc ici avec les effets atmosphériques qu’il avait déjà expérimenté bien des années auparavant dans Winter, Fifth Avenue (1892). Mais le goût pictorialiste de l’effet a laissé place ici à la modernité de la vision et à la rigueur des lignes de la construction, caractéristiques de la photographie pure. Ainsi cet instantané parisien résume-t-il parfaitement le rôle de trait d’union joué par Alfred Stieglitz, au tournant du XXe siècle, entre tradition et avant-garde, pictorialisme et photographie pure.

    JFC

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