Les Avant-Gardes

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    Grand prix de l’A.C.F.

    Lartigue, Jacques-Henri

    Nom

    26 juin 1912

    Style

    « Je vais pouvoir tout photographier. Tout, tout… Avant, je disais à Papa : ‘Photographie ça, et ça, et ça…’ Moi, maintenant, je vais le faire » (Journal, 1901).

    Jacques-Henri Lartigue est un cas unique dans l’histoire de la photographie. Élevé dans une famille fortunée, il reçoit son premier appareil à l’âge de 7 ans de la part d’un père passionné par la nouveauté et lui-même photographe amateur. Dès lors, et jusqu’à sa mort en 1986, Lartigue s’évertuera à enregistrer et collectionner sa vie, à travers l’écriture, la peinture et la photographie. Cette dernière se révèle être, pour lui, un moyen extraordinaire de saisir des instants éphémères dont il ne peut se résoudre à perdre la trace et le souvenir. Ses innombrables instantanés fonctionnent comme autant de memento destinés à ne pas oublier les frasques de Zissou (son frère aîné), le regard des élégantes du Bois de Boulogne ou la beauté de Renée Perle (sa compagne au début des années 1930).
    Avec son « piège d’œil », Lartigue capture sa vie ; à la fois observateur et acteur de son quotidien, il s’en remémore les plus beaux instants en développant ses clichés et en composant ses albums : la vie parisienne, les vacances à la montagne, les stations balnéaires de Normandie ou de la Côte d’Azur, les courses automobiles, sont autant de prétextes à la création d’images, avec un constant émerveillement, une insouciance et une candeur qui n’ont d’égal que son approche décomplexée de la pratique photographique. En bon amateur, Lartigue ne s’encombre en effet aucunement des règles qui régissent alors la photographie artistique. Dans ces premières années du XXe siècle, il appréhende plutôt le médium au travers des images prises « sur le vif » que publient alors les revues sportives auxquelles il est abonné – La Vie au grand air, L’Auto. Ces instantanés spectaculaires nourriront l’imaginaire du jeune garçon, fasciné – comme beaucoup – par la capacité de la photographie à arrêter le mouvement et à figer la vitesse donnant ainsi à voir ce qui, habituellement, est invisible.

    Le Grand prix de l’A.C.F. (Automobile Club de France) illustre parfaitement la passion de Lartigue pour les effets visuels qu’offrent à l’amateur la saisie instantanée du mouvement (flous, déformations). C’est le 26 juin 1912, qu’il réalise, à l’âge de 18 ans, cette photographie qui est aujourd’hui l’une de ses plus connues. Ce jour-là, la famille Lartigue, passionnée d’automobiles, s’était rendue au Tréport pour assister au Grand Prix de l’Automobile Club de France. Lartigue réalisera plus de cent cinquante photographies durant les deux jours que dura la course.
    Le jeune homme a utilisé un appareil Reflex à négatif sur verre de 9 x 12 cm. Ce modèle était équipé d’un dépoli placé sur le dessus et d’un objectif muni d’un obturateur à rideau horizontal. C’est ce dernier élément technique – le passage de l’obturateur devant l’objectif dans un déplacement de gauche à droite – qui explique le résultat esthétique obtenu par Lartigue. Ainsi, le mouvement de l’automobile étant plus rapide que celui de l’obturateur, il en résulte une déformation des roues arrière du véhicule. De plus, Lartigue ayant suivi le mouvement de l’engin, les personnes immobiles qui lui faisaient face ont également subi une déformation, mais dans une direction inverse à celle des roues. Le fait qu’il ait accompagné le déplacement du sujet explique également la netteté de la carrosserie et des pilotes qui contraste fortement avec le flou général de l’arrière-plan. Enfin, l’avant de l’automobile est tronqué, la vitesse avec laquelle la voiture est passée devant lui ne lui ayant pas permis de la photographier dans son ensemble.

    Tout ce qui pour nous fait aujourd’hui le charme de cette image était exactement ce qui constituait, en 1912, pour la majorité des photographes et des observateurs, une photographie ratée. En effet, le Grand prix de l’A.C.F ne respecte aucune des règles généralement admises et cumule les défauts : un flou quasi-total de l’image, de fortes déformations et un cadrage hasardeux qui tronque le sujet. C’est pourtant pour ces différentes raisons que cette photographie illustre parfaitement la pratique de Jacques-Henri Lartigue qui accepte, tout en s’en étonnant et en s’en émerveillant, les mystérieux résultats que lui livrent la chambre noire.
    Si l’œuvre photographique de Lartigue est sans conteste d’avant-garde, elle ne fut connue que rétrospectivement. C’est l’exposition que lui offrit le MoMA de New York en 1963 qui le fit connaître et passer presque instantanément du statut d’anonyme à celui de d’artiste renommé, amateur de génie et grand maître de la photographie du XXe siècle (il réalisa le portrait présidentiel de Valéry Giscard d’Estaing en 1974). Il légua l’ensemble de ses photographies à l’État français en 1979. Durant toute son existence, Lartigue n’eut de cesse de fixer et de retenir le bonheur, de conter sa vie, pour laisser une trace, un témoignage, afin qu’un seul souvenir ne s’efface pas : celui d’une vie heureuse.

    « Pour mieux me souvenir d’une journée, en bas de la page de mon agenda, je lui donnerai une note sur 20 (10 : une journée où il y a eu autant de mauvais que de bon. 18 : journée d’un bonheur presque complet) » (Journal, 9 janvier 1911).

    JFC

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