Les Avant-Gardes

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    Vue prise du pont transbordeur, Marseille

    Krull, Germaine

    Nom

    1926

    Style

    Un quai, des bateaux amarrés à un ponton, et une étonnante structure métallique qui plonge dans la mer. Tels sont les éléments qui composent cette surprenante photographie réalisée en 1926. Ce que l’on pourrait prendre pour un photomontage est en réalité une saisissante vue en plongée, prise depuis le sommet du pont transbordeur de Marseille. On la doit à une photographe allemande de vingt-neuf ans, Germaine Krull.

    Après un début de carrière marqué par la réalisation, à Berlin et Munich, de portraits et d’études de nus influencés par le pictorialisme finissant, Germaine Krull s’installa en 1924 à Paris où elle vécut jusqu’en 1932. Proche des milieux cinématographiques par l’intermédiaire de son époux, le réalisateur néerlandais Joris Ivens, elle publia des photographies de toutes sortes (reportages, publicités, romans-photos) dans un grand nombre de nouveaux magazines friands d’illustrations et de nouvelles esthétiques (Vu, Voilà, Variétés, Jazz, Détective, etc.). Mais c’est en 1927 qu’elle devint l’une des principales figures de la Nouvelle Vision avec la publication – par la Libraire des arts décoratifs – d’un recueil de photographies intitulé Métal.
    « L’acier transforme nos paysages. Des forêts de pylônes remplacent des arbres séculaires. Les hauts-fourneaux se substituent aux collines », pouvait-on lire dans l’introduction de l’ouvrage, due au critique d’art Florent Fels. D’une esthétique résolument moderniste, les clichés réunis dans ce portfolio offraient en effet des points de vue vertigineux et totalement inédits sur des constructions métalliques variées : ponts de chemin de fer, ponts transbordeurs, mais aussi – et surtout – la Tour-Eiffel, qui devint l’un des « modèles » de prédilection de la photographe (comme elle le fut, en peinture, pour Robert Delaunay).

    Les promoteurs de la Nouvelle Vision s'intéressaient alors de près à ces ouvrages métalliques industriels qui leur offraient l’occasion de saisir des formes fragmentaires modernistes, tant abstraites que futuristes ou surréalistes, selon des points de vues inhabituels et déstabilisants (décentrement du sujet, gros plans, etc.). Le pont transbordeur de Marseille fut d’ailleurs photographié dans les années 1920-1930 par de nombreux photographes dont Làszló Moholy-Nagy, Florence Henri ou encore Man Ray. Jouant sur l’utilisation de principes esthétiques nouvellement accessibles à la photographie (plongée, contre-plongée) et sur les caractéristiques propres aux constructions industrielles (répétition de formes géométriques, enchevêtrement de structures), Germaine Krull créa quant à elle des images dont les référents sont autant d’espaces déconstruits, de détails non identifiables ou de points de vue bousculant le plan classique de la vision frontale. Ainsi, dans la Vue prise du pont transbordeur, le plan horizontal de la mer et des bateaux se trouve-t-il redressé à la verticale tandis que la pile métallique du pont ne semble plus descendre vers sa base mais plutôt creuser frontalement l’espace de l’image. Bien que notre œil contemporain soit désormais habitué à toutes les extravagances visuelles, on peut encore concevoir aujourd’hui l’impact que de telles photographies purent avoir sur leurs observateurs à la fin des années 1920.

    La modernité de la vision constructiviste de Germaine Krull est également tout à fait perceptible à travers l’enchaînement des planches de Métal. Non légendées, les soixante-quatre photographies composant ce recueil se succèdent en effet d’une manière quasi cinématographique. Or, Joris Ivens réalisa, en 1927 (année de publication de Métal), un film de onze minutes intitulé De brug (Le pont) dans lequel il mettait en scène le pont en fer de Rotterdam dans une esthétique tout à fait similaire à celle de Krull. Ce film fut qualifié par certains critiques de « pure symphonie visuelle » en ce qu’il construisait une véritable poétique de l’art industriel et de l’architecture métallique. Les compositions avant-gardistes de Germaine Krull – dont Jean Cocteau disait qu’elle était un « miroir réformant » – répondent elles aussi à de tels critères. Elles fétichisent la beauté des architectures de fer modernes et offrent une « danse des métaux nus » (sous-titre publicitaire de Métal). À travers l’apologie qu’elles font de la ville et de l’industrie, du fer et du béton, elles illustrent autant le goût du progrès qui caractérisa les années 1920 que les audaces anticonformistes d’une photographe de l’entre-deux guerres.

    JFC

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