Les Avant-Gardes

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    Le ruisseau serpente

    Halász, Gyula

    Nom

    1933

    Style

    « La nuit n’est pas le négatif du jour ; les surfaces ne cessent pas d’être blanches pour devenir noires : en réalité ce ne sont pas les mêmes images ». Ainsi débute l’introduction de Paris de nuit, ouvrage publié en 1933 par Arts et Métiers Graphiques et composé de soixante héliogravures d’après des photographies de Brassaï. À l’instar de ce texte introductif signé Paul Morand, ces clichés illustrent les déambulations d’un noctambule, arpentant les rues désertes, « saturé des beautés de la nuit parisienne » (Brassaï). C’est sa fascination pour le Paris nocturne qui poussa Brassaï – de son vrai nom Gyula Halász – à devenir photographe. Hongrois d’origine, ayant vécu à Berlin, il se destinait à la peinture lorsqu’il s’installa à Paris en 1924. Mais émerveillé par les visions que lui offraient ses flâneries nocturnes, il acheta en 1929 un appareil photographique, ce moyen s’étant imposé à lui pour capter et retenir ce qui le séduisait le plus dans l’atmosphère des nuits parisiennes.

    D’une grande simplicité, les éléments qui composent cette photographie sont magnifiés par l’obscurité : l’asphalte, humide d’une récente averse, luit à la clarté des réverbères ; les troncs d’arbres étirent leur ombre sur le sol tandis que dans le caniveau pavé l’eau s’écoule lentement. Le ruisseau serpente dans la rue vide est le titre que Paul Morand a choisi pour cette photographie, quatorzième planche de Paris de nuit. À la lumière de cette légende, l’image prend une tout autre dimension, à la fois plus mystérieuse et plus inquiétante ; le long reptile liquide se fraye un chemin dans la rue déserte, lui donnant un caractère étrange et surréaliste. Il y a également, dans cette photographie, quelque chose de musical : le ruisseau ondule dans la pénombre à la manière d’une partition se déroulant sous nos yeux, partition sans notes où règne le silence feutré d’une rue vide, la nuit.

    Cette vue n’est pas précisément localisée. Le sujet en est avant tout parisien ; il ne s’agit pas ici pour Brassaï – comme c’est le cas sur d’autres photographies reproduites dans l’ouvrage – de montrer l’aspect que prennent, la nuit, les quartiers ou monuments célèbres de la capitale (Les Halles, la gare Saint-Lazare, Les Champs-Élysées, la Tour-Eiffel), ni de se faire l’observateur des activités nocturnes des parisiens (ronde des policiers, sommeil des mendiants, attente des prostituées, tournée des laitiers), mais bien plutôt de représenter l’un des aspects les plus anodins et pourtant les plus frappants de la vie nocturne. En outre, l’anonymat de cette image et le caractère abstrait de sa composition en font l’incarnation universelle de la nuit dans une métropole moderne. La photographie des Pavés retenue pour illustrer la couverture de l’édition originale de Paris de nuit est d’ailleurs dans le même esprit que Le ruisseau serpente – bien qu’encore plus abstraite – puisqu’elle représente uniquement des pavés mouillés luisant sous la lumière crue des réverbères.

    La photographie nocturne, quasiment impossible jusqu’à la fin du XIXe siècle (faute de plaques photographiques suffisamment sensibles) se développa avec l’arrivée des négatifs hypersensibles au gélatino-bromure d’argent. L’utilisation progressivement facilitée de la lumière artificielle (avec notamment l’éclair magnésique, première forme du « flash »), rendit possible la photographie de nuit, qui devint, dans les années 1900, un amusant défi pour les photographes – amateurs comme professionnels –, soit en profitant de la lumière fournie par la ville elle-même (néons, réverbères, guirlandes lumineuses), soit en utilisant le flash. Brassaï ne fut donc pas le premier photographe à saisir l’ambiance si particulière de la nuit parisienne mais le choix de ses sujets et l’esthétique rigoureuse et moderne de ses prises de vue rendirent sa démarche unique et firent de Paris de nuit un ouvrage clé dans l’histoire du livre de photographies.

    Si l’on retient surtout de Brassaï ses vues de Paris de nuit, il réalisa – souvent sous forme de séries – d’autres photographies célèbres comme ses fameux Grafitti très appréciés des surréalistes et reproduits dans la revue Minotaure. On lui doit également de nombreux reportages publiés dans les journaux illustrés de l’époque, comme le quotidien Paris-Soir. Fréquentant le Montparnasse des artistes, tout comme son compatriote André Kertész, Brassaï côtoya plusieurs peintres dont Dalí et Giacometti. Mais c’est son amitié avec Picasso qui sera la plus féconde, donnant notamment lieu à la publication, en 1965, de Conversations avec Picasso, ouvrage illustré d’une cinquantaine de photographies du hongrois. Si on rapprocha souvent son esthétique de celle des surréalistes – qu’il fréquenta dans les années 1930 –, Brassaï défendit toujours la dimension réaliste et « documentaire » de ses photographies : « Le surréalisme de mes images ne fut autre que le réel rendu fantastique par la vision. Je ne cherchais qu’à exprimer la réalité, car rien n’est plus surréel ». Le ruisseau serpente en est une parfaite illustration.

    JFC

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