Les Avant-Gardes

Index par termes liés

Mots clefs

  • avant-garde
  • couleur
  • géométrie
  • symbole
  • influence
  • chaise
  • nature morte
  • surréalisme
  • nu
  • livre
  • femme
  • carte europe
    • origineOrigine géographique
    • circulationAires de circulation
    • conservationLieu de conservation actuel
    zoom-carte

    Les fiches les plus recommandées sont :

    Les jeux de la poupée

    Bellmer, Hans

    Nom

    1935-1949

    Style

    « À coup sûr, les petites filles n’étaient pas rassurantes ».
    Hans Bellmer, La poupée, 1936.

    Sur un tissu quadrillé, posés à même le sol, des objets hétéroclites ont été soigneusement positionnés. Lové contre l’assise d’une chaise cannée que l’on a démontée, un être étrange attire notre attention. Il s’agit d’un mannequin articulé de grande taille fait de bois et de papier mâché et dont le corps a été conçu par emboîtement de formes géométrisées. Cette créature est l’œuvre du dessinateur et graveur allemand Hans Bellmer qui, dès 1932, conçut sa première « poupée ». Utilisant dans un premier temps la photographie pour documenter la réalisation technique de son œuvre, il y trouva rapidement un moyen idéal de donner vie à cet être inanimé avec lequel il partageait son existence. Il réalisa alors une série de clichés dans lesquels il mit en scène sa création et composa, dès 1934, un premier ouvrage consacré à sa créature, sobrement intitulé Die Puppe (La poupée). En 1935, il créa une seconde poupée qu’il photographia elle aussi à maintes reprises comme pour lui donner vie. Le plus souvent, Bellmer ajoutait à l’étrangeté de ses clichés photographiques en les coloriant à la main.

    Prise du dessus, perpendiculairement au sujet représenté, cette vue est similaire en de nombreux points aux photographies de scènes de crimes telles qu’elles étaient réalisées à la fin du XIXe et au début du XXe siècles. En effet, l’opérateur, mandaté ou employé par la police, plaçait une chambre photographique montée sur un haut trépied au dessus du corps de la victime afin de fournir aux enquêteurs une vue globale de la scène du meurtre. Dans cette image, le corps disloqué du mannequin, sa position, l’amputation de ses membres, sa nudité mais également la chaise brisée ou encore la main violacée, témoignent tous d’une certaine violence et évoquent le caractère morbide des photographies judiciaires.
    Les formes et leur agencement composent un ensemble très harmonieux. La toile quadrillée traverse la composition en biais. De couleur sombre, la chaise tranche nettement avec ce fond clair tout comme les motifs circulaires du cannage qui contrebalancent le quadrillage orthogonal de l’arrière-plan. Les angles perpendiculaires formés par les éléments de la chaise répondent quant à eux aux formes arrondies du corps de la Poupée, disposé en arc de cercle. Le nœud blanc, symbole de pureté et d’innocence, évoque pour sa part le monde de l’enfance et l’univers des « petites filles ». Les couleurs claires et comme délavées appliquées par l’artiste sur l’épreuve confèrent une certaine douceur à cette composition proche d’une nature morte par l’agencement soigné des objets. Certains ne sont d’ailleurs pas sans évoquer des fruits (éléments fréquemment représentés dans les natures mortes). Quant au choix du motif de la chaise, il évoque le tableau Nature morte à la chaise cannée de Picasso (1912), soulignant encore un peu plus le statut d’assemblage moderniste de cette composition.

    La figure de la poupée est un symbole qui a toujours fasciné les hommes, le mimétisme avec l’être humain créant bien souvent un réflexe de fascination/répulsion. La Poupée imaginée par Bellmer se rattache à l’univers des surréalistes, puisant à l’inconscient de l’artiste. Fragmentaire, tantôt sans bras, tantôt dotée de deux paires de jambes, elle est soumise à toutes les fantaisies de son concepteur. Désarticulée et malmenée, elle est mise en scène dans de multiples situations extravagantes, en intérieur (cage d’escalier, palier) comme en extérieur (forêt, cour d’immeuble). Le corps du mannequin pouvait également, à l’occasion, être accessoirisé (perruque) ou habillé (pantalon, socquettes, souliers). Mais sa signification étant principalement sexuelle, c’est le plus souvent nue que la Poupée fut représentée (comme c’est d’ailleurs le cas ici). Fortement érotisée, elle dérange par l’aspect transgressif du désir qu’elle incarne. Son apparence difforme et désarticulée, son statut de créature inanimée à laquelle l’artiste démiurge donne vie, confèrent également une dimension morbide à ce mannequin qui n’est pas sans évoquer le roman Frankenstein publié par Marie Shelley en 1818 et dont l’une des plus célèbres adaptations cinématographiques date de 1931 (année même où Bellmer commença à concevoir sa première Poupée).

    Dès 1934, le travail onirique de Hans Bellmer attira l’attention des surréalistes qui, y trouvant un écho à certaines de leurs recherches, se passionnèrent pour la Poupée ainsi que pour les photographies réalisées par son créateur. Installé à Paris à partir de 1938, Bellmer collabora avec André Breton et son cercle. En 1949, il publia Les jeux de la poupée illustré de 15 photographies originales coloriées à la main – dont celle-ci – et accompagné de poèmes en prose de Paul Éluard. Comme nombre d’artistes surréalistes, Hans Bellmer voulut combiner dans une même œuvre deux concepts qui, de tous temps, ont été à la fois opposés et associés : Éros et Thanatos, le sexe et la mort. Les jeux pervers auxquels Bellmer soumettait sa Poupée étaient autant de déclinaisons et de recherches sur les mystères de la sexualité adolescente. Ses photographies exploraient ainsi la représentation d’une « anatomie de l’inconscient physique » et interrogeaient ses propres fantasmes comme autant de contes libertins où « on gardait trop le souvenir lancinant de tout ce que l’on n’avait pu apprendre d’elles ».

    JFC

    Fiches Liées :