Les Avant-Gardes

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    Le Regard rouge

    Schönberg, Arnold

    Nom

    1910

    Style

    Le Regard rouge, œuvre phare du compositeur et peintre viennois Arnold Schönberg, exposée à la Städtische Galerie im Lenbachhaus à Munich, confronte le spectateur à une vision d’halluciné qui étonne par sa force d’expression. Sur un fond jaune doré brossé de marron émerge un visage hâve et livide, semblable à un crâne, qui semble n’apparaître qu’en vertu des ombres qui en dessinent vaguement les formes : un nez obscurci, des joues creuses, le vide caverneux d’une bouche difforme. Une zone vaporeuse de blanc et de bleu dissimule le front et la couronne de la tête, renforçant l’immatérialité de l’image que crée l’absence de tous repères spatiaux. Surgissant comme d’un néant terrifiant, le visage fantomatique s’accroche à l’existence par ses yeux seuls, uniques éléments de l’œuvre qui brûlent intensément de vie. Auréolés de rouge vif et de cernes sombres, fiévreux et épouvantés, ils concentrent en leurs pupilles jaunes perçantes et étrangement vides toute l’angoisse de cet être spectral, mais aussi toute son humanité ébranlée. La puissance de l’image n’est que renforcée par la simplicité des couleurs et des moyens d’expression. Le rouge, bleu et blanc éclatant, seuls teintes franches de l’œuvre, ancrent le visage dans le fond nébuleux, tandis que l’application hâtive de la peinture lui confère un sentiment de grande urgence. Le positionnement du visage, légèrement décentré, laissant ainsi une place importante à l’ombre qui se développe sous le menton, augmente l’instabilité et donc la qualité inquiétante de la composition. Dans le coin droit inférieur, l’artiste a signé en majuscules noires insistantes : « ARNOLD SCHOENBERG MAI 1910 ».
    Si l’œuvre peint de Schönberg occupe actuellement une place reconnue dans l’histoire de l’art, il fut entièrement éclipsé, jusque dans les années 1970, par l’immense importance de Schönberg en tant que compositeur. Né et formé à Vienne sous la direction de Alexander von Zemlinsky (1871-1942) et au contact de Gustav Mahler (1860-1911), Schönberg connut ses premiers succès dans la musique avec des œuvres postromantiques comme La Nuit transfigurée (1902) et Pelléas et Mélisande (1903) avant de s’engager dans une voie de plus en plus révolutionnaire. En 1907-1908 – alors que Picasso réalise les Demoiselles d’Avignon – Schönberg franchit le pas décisif vers la musique dite atonale avec le « scandaleux » Deuxième Quatuor à cordes opus 10, pièce remarquable à la fois par son dépouillement sonore inouï et par « l’émancipation de la dissonance » qui s’y manifeste.
    Peu de temps après la présentation de son opus, Schönberg, en autodidacte, réalisa son premier autoportrait, inaugurant une période d’activité picturale intense qui ne s’apaisa qu’après son déménagement à Berlin en 1911. Schönberg se concentre alors sur deux types d’œuvres : des autoportraits résolument anti-esthétiques, dont certains rappellent ceux de Vincent Van Gogh que l’artiste put voir à Vienne en 1906 ; et des Regards ou Visions chimériques – dont le Regard rouge est un exemple – qui se présentent comme « des portraits ressentis intuitivement ».
    La peinture de Schönberg, coïncidant avec son passage à une esthétique musicale inédite, découle en partie de la crise créatrice qui secoua le compositeur entre 1908 et 1911. Désormais dépossédé des repères traditionnels de la musique classique, il se tourna vers un autre médium – dans lequel lui, en tant qu’amateur, se sentait peut-être plus libre – pour affronter et maîtriser les possibilités expressives apparues avec l’atonalité. Ainsi, les préoccupations artistiques qu’exprime le Regard rouge sont analogues à celles qui animent ses créations musicales de l’époque : d’une part la raréfaction des formes et des couleurs et d’autre part la recherche d’émotions à l’état brut, âpres et « dissonantes ».
    Les qualités expressionniste et autobiographique de l’œuvre de Schönberg reflètent également les troubles personnels qu’il traversait, y compris l’échec public de ses compositions musicales et le suicide d’un jeune ami, amant de sa femme. Dans ce contexte, la peinture introspective du compositeur peut être interprétée comme une autoanalyse imposée, conforme aux tendances psychanalytiques popularisées à l’époque par le Viennois Sigmund Freud. De manière plus générale, elle témoigne de l’intérêt de Schönberg – et de nombreux artistes Viennois du début du siècle – pour les idées philosophiques de Nietzsche et de l’autrichien Otto Weininger, qui prônait l’idée que seule la connaissance approfondie de l’individu pouvait ouvrir la voie au surhomme nietzschéen.
    L’implication de Schönberg au sein de l’avant-garde dépassait de loin les cercles viennois, dans lesquels il connaissait entre autres l’architecte Adolf Loos et le peintre Oskar Kokoschka. En 1911, il se lia d’amitié avec Wassily Kandinsky, qui le persuada de présenter trois tableaux à l’exposition du groupe munichois Der Blaue Reiter [Le Cavalier bleu] et de contribuer par un essai et une partition musicale à l’Almanach du Blaue Reiter publié en 1912. L’affinité entre les deux hommes – Kandinsky proposa à Schönberg d’enseigner à Bauhaus dans les années 1920 – tenait surtout à la proximité de leurs idées en matière d’art. Tous deux recherchaient dans « la dissonance picturale et musicale ‘d’aujourd’hui’ […] la consonance de demain » (Kandinsky, 1911), appelant à l’élaboration d’une « œuvre d’art totale » [Gesamtkunstwerk], qui unifierait musique, texte et image. Le Regard rouge, qu’on peut associer aux décors conçus par Schönberg pour le drame musical La Main heureuse (1913), s’inscrit dans cette volonté de créer un art dont la puissance métaphysique démolit les frontières entre les disciplines.

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