Le Gothique

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Mort et pathétique : notice transversale

L'Ecole du Louvre

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Notice transversale

I.Évolutions du rapport à la mort
1.Déroulement des obsèques et inhumation
La mort d’un individu, selon la conception issue de l’Antiquité, était traditionnellement accompagnée d’une série d’événements, se déroulant sur plusieurs jours et obéissant à une codification stable. L’époque gothique voit s’opérer de profonds changements dans le rapport au défunt.
Depuis l’Antiquité, le deuil, qui débute à l’instant de la mort proprement dite, est généralement marqué par de violentes manifestations de douleur (vêtements déchirés, cheveux et barbes arrachés…) ; l’inhumation en terre est brève et sans solennité, riches et pauvres étant enfouis pêle-mêle dans des cimetières où la fréquence des enterrements conduits à une revente rapide des pierres tombales et à un déplacement des ossements, mis dans des ossuaires une fois déterrés.
L’intérêt croissant porté à la mort et aux cérémonies qui l’accompagnent, se faisant de plus en plus religieuses (les prêtres assistant de manière plus systématique aux enterrements), se fait notamment sensible lors de l’époque gothique dans la vogue, qui touche toute l’Europe, des groupes de Mise au Tombeau, figurant la dépouille du Christ entouré de ses proches en mettant l’accent sur l’importance de la tombe et de la prière dans le rapport au défunt.
[Calvaire de Tvéta, Déposition de croix du Maître de Saint-Barthélémy, Déposition de croix de Rogier Van der Weyden, Retable de Saint-Georges de Marçal de Sax, Crucifixion de Conrad Laib, Pietà Röttgen]

2.Nouvelles habitudes
Les XIIe et XIIIe siècles sont marqués par d’importants changements dans le rapport à la mort, que transmettent par exemple les frères mendiants, qui permettent l’extension des pratiques cléricales aux laïcs habitant les villes. Les funérailles prennent un sens nouveau, qu’elles n’avaient pas au début du Moyen Âge, se faisant solennelles, marquées par la croyance en Dieu et l’affirmation de la foi. Le deuil de la famille change de forme, les pleurs et les manifestations de douleur étant réservés à des professionnels – comme les pleureuses en Espagne –, tandis que l’organisation des obsèques est confiée aux prêtres et aux moines. Les gestes et les cris sont intériorisés, le deuil étant rendu visible par le port d’une grande robe de couleur noire.
L’habitude est prise de rédiger de manière quasi systématique un testament qui, traditionnellement formulé par oral, doit à partir du XIIe siècle être écrit par un curé ou un notaire. « Passeport pour le ciel », ce testament constitue un contrat d’assurance entre le défunt et l’Église, les richesses confiées à celle-ci permettant théoriquement au mort d’accéder à la béatitude céleste et donc de se prémunir de l’Enfer.
Témoins du soin nouveau accordé à l’organisation des obsèques et du deuil, les testaments marquent l’importance prise par la possession de richesses, symbole de l’attachement aux biens terrestres ; l’importance croissante de cette possession fait d’autant plus craindre la mort qu’elle marque son abandon. L’attachement aux biens terrestres signant la promesse d’une condamnation après la mort, les riches recherchent des garanties spirituelles auprès des prêtres et des moines afin d’obtenir leur salut ; la présence des pauvres, à qui sont faites des aumônes, ainsi que de moines mendiants, est ainsi recherchée lors des enterrements : employés pour suivre le convoi, ceux-ci sont censés marquer la bonté du défunt et lui permettre d’échapper à l’Enfer.
Alors que la renommée acquise par l’individu par ses vertus doit assurer l’immortalité de son âme et que le bien fait sur la terre doit permettre l’accès au Paradis, le souvenir du défunt fait l’objet d’un culte nouveau, notamment à travers le tombeau, qui réapparaît au XIIe siècle. Assurant la présence du défunt à la fois sur Terre et dans le Ciel, celui-ci est marqué par la volonté de proclamer sa gloire immortelle. À partir du XIIe siècle, l’ostentation ne fait que croître sur les tombes, qui étaient jusque lors invisibles.
[Tino di Camaino : tombeau de Marie de Hongrie, tombeau du Prince Noir]

3.Vers une différentiation des défunts
La possession de richesse, forcément variable selon les individus, conduit à une différenciation des riches et des pauvres devant la mort ; à un ensemble homogène de pratiques et de gestes similaires quelque soit la fortune au début du Moyen Âge succède à l’époque gothique une différence marquée, les puissants chargeant le modèle traditionnel d’aspects nouveaux.
Les obsèques sont l’occasion d’un déploiement de la richesse, celle-ci se faisant paradoxalement visible dans l’étalage de pauvreté perceptible dans le nombre de moines mendiants et de pauvres présents dans le convoi, qui constitue le moment le plus important des cérémonies. En procession solennelle, les moines et les pauvres portent cierges et torches, employés comme de véritables figurants et formant autant de signes de la puissance du défunt – le nombre de pauvres souhaité étant indiqué dans le testament.
Les jours qui suivent la mort sont marqués, selon la richesse du défunt, par la récitation d’offices et la célébration de messes, employant un clergé nombreux et quasi-professionnel. Le corps peut même être déposé dans l’église avant d’être conduit au lieu de l’inhumation.
L’ostentation des pompes funèbres sensible dans les obsèques des riches conduit à un isolement croissant du pauvre qui, dès le XIIIe siècle, ne dispose souvent plus de convoi dans les villes ; privé de tout moyen matériel, celui-ci ne peut obtenir de reconnaissance spirituelle, n’ayant à sa disposition ni pleureur, ni prêtre, ni messe. Pour rétablir un semblant d’égalité face à la mort et rendre aux pauvres les honneurs dont bénéficient les riches, des confréries se créent alors, dont l’un des principaux buts est l’ordonnance des obsèques. Une septième œuvre de miséricorde s’ajoute alors, créant un nouveau devoir de charité ; enterrer les morts devient alors aussi important que nourrir les affamés, désaltérer ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter ceux qui sont malades et ceux qui sont prisonniers.

4.Oratoires et chapelles
L’importance donnée au salut de l’âme conduit souvent les riches – nobles ou marchands – à s’enfermer dans un monastère avant de mourir et à abandonner la plus grande part de leur fortune au profit de fondations pieuses. Payant d’une monnaie temporelle leur accès au Paradis, ils ne laissent que peu de choses à leurs héritiers directs, l’essentiel passant en dons aux pauvres, hôpitaux, églises et ordres religieux ou encore en messes pour le repos de leur âme. La terreur du châtiment éternel, lié à l’accumulation de richesses matérielles, conduit souvent les riches à revêtir l’habit monastique avant leur mort.
La tombe, qui ne marque pas forcément le lieu de l’inhumation, constitue un moyen de commémorer le défunt et de le célébrer parmi les hommes alors que ses actions pieuses sont censées l’avoir rendu immortel parmi les saints. Réservée à un petit nombre – les autres étant généralement déposés dans la fosse commune des pauvres –, elle constitue un signe visible rappelant le mort à la mémoire des vivants.
Le tombeau et les édifices funèbres se développent ainsi tout au long de l’époque gothique, donnant une grande importance au souvenir du défunt. Adoptant des formes diverses (de la plaque de cuivre à la ronde bosse en passant par la dalle de pierre), elles peuvent constituer un véritable édifice où la gloire est formulée dans un décor spécifique (vitraux, sculptures etc.). En Angleterre, des oratoires sont construits à proximité des lieux de culte ; consacrés à la célébration de messes et à la récitation de prières pour le repos de l’âme de leur fondateur, ils doivent permettre de lui épargner les tourments du Purgatoire.
[Tombeau du Prince Noir]

II.Préparation et rituels
1.L’instant de la mort
L’instant de la mort prend une importance capitale dans la vie de l’individu : son caractère est décisif, l’attitude du mourant conditionnant sa destinée éternelle. En renonçant aux possessions temporelles (qui comptent aussi bien les choses que les êtres aimés), en acceptant d’affirmer sa foi en Dieu, le moribond fait pencher vers la victoire le combat entre les forces du bien et du mal dont l’enjeu est l’Enfer ou l’accession au Paradis. Celui qui refuse d’abandonner les biens terrestres est damné, à l’instar de l’avare, représenté attaché à la bourse qu’il ne voulait quitter au milieu des suppliciés de l’Enfer.

2.Préceptes et rituels
L’importance de l’attitude tenue au moment de la mort conduit à des séries de recommandations la concernant, adressées à chacun pour lui permettre de « bien mourir ». La mort est ainsi objet de rituels et de représentations, permettant de franchir les étapes pour gagner le Paradis.
Ayant au moment de sa mort le pouvoir de tout gagner ou de tout perdre, l’individu doit s’acquitter de certains devoirs une fois qu’il a pressenti la proximité de sa fin. Devant mourir étendu sur le dos, la tête tournée vers l’Est, il se couche dans un lit aisément orientable, entouré de ses proches (amis, parents, voisins) ; demandant pardon pour ses fautes, ordonnant la réparation de ses torts, il recommande les siens à Dieu et élit le lieu de sa sépulture, faisant ainsi ses adieux au monde avant d’être absout par un prêtre. Ces actions qui conditionnent la destinée du mourant conduisent à imaginer des scènes de Jugement dernier dans la chambre même du moribond, le diable étant figuré derrière le lit, tandis que Dieu, sous la forme d’un ange, accorde sa grâce.
[La mort de la Vierge]

3.Codifications, manuels et préparations
Quelque soit la fortune de l’individu, les mêmes gestes sont préconisés au moment du décès ; les rituels qu’ils constituent sont regroupés à partir du XVe siècle dans les Ars moriendi, véritables manuels préparant à bien mourir par des recommandations pratiques et concrètes, explicitées par des textes et des images. Se répandant dans toute l’Europe grâce à l’imprimerie et à la gravure sur bois, ces manuels permettent de penser à l’agonie, à la mort et au jugement qui mène à l’Enfer ou au Paradis ; leurs enseignements sont répétés sans modification fondamentale jusqu’au milieu du XVIIe siècle.
La description de l’agonie passe notamment par la figuration des tentations par lesquelles le diable tente le moribond : doute vis-à-vis de la religion, désespoir vis-à-vis des péchés commis, attachement aux possessions terrestres, orgueil des vertus… À chaque piège de Satan, un ange protège le mourant.
[la mort de la Vierge]

4.La mort politique
La mort est l’objet d’une codification particulière dans le cas de la personne royale, qui représente de manière provisoire une dignité censée être impérissable. La dépouille des rois est ainsi traitée avec un soin méticuleux. Les rois d’Angleterre sont notamment exposés jusqu’au jour de leur enterrement avec un masque de cire, où les traits de leur visage sont peints, de manière à masquer la corruption du cadavre.
Jusqu’au XIIIe siècle, si le décès d’un roi advient loin de sa résidence, le cadavre est mis à bouillir jusqu’à la séparation de la chair et des os, la chair étant enterrée sur place avec les entrailles tandis que les os sont placés dans un coffre envoyé au lieu où se produit l’inhumation solennelle. Qualifiée de barbare et de sauvage par le Pape au début du XIVe siècle, cette coutume demeure en usage en Angleterre et en France en dépit des interdictions.

III.L’omniprésence de la mort et de ses représentations
1.Conscience de la mort
L’ensemble de l’époque gothique est marqué par la conscience du caractère inéluctable et imprévisible de la mort ; les cadavres triomphants qui font l’objet de représentations tant orales qu’écrites et dessinées rappellent l’omniprésence des cadavres réels, notamment dus aux grandes pestes – appelées « morts noires » – qui traversent l’Europe et culminent au milieu du XIVe siècle, dont sont victimes des artistes comme les frères Lorenzetti.
L’importance donnée à l’image de la mort, horizon de chaque vie, est largement suscitée par le pessimisme de l’époque, lié tant aux épidémies qu’aux troubles politiques et aux guerres qui les accompagnent. Le rapport quotidien avec les cadavres s’illustre également au sein même des cimetières, comme celui des Innocents à Paris, lieux de promenade souvent entourés de boutiques, à la surface desquels réapparaissent les crânes et les ossements anciennement enterrés.

2.Omniprésence du rappel de la mort
La mort constitue un thème récurrent jusqu’à l’obsession dans l’Europe de la fin du Moyen Âge ; les réflexions qu’elle suscite traduisent une préoccupation partagée, illustrée dans un grand nombre de domaines, envahissant tant la peinture, la sculpture et la littérature que les prêches religieux.
Imprimée dans les esprits par les théologiens, qui évoquent sans cesse l’imminence de la fin et la déchéance du corps, ainsi que par les ordres mendiants, qui prêchent l’humilité et l’abandon des biens terrestres, la mort est l’objet d’un constant rappel. De nombreuses œuvres dont la plus célèbre est le Dit des trois vifs et des trois morts, texte conduisant à de multiples variations (notamment repris en Allemagne, à la fin du XVe siècle par les graveurs), tendent à rendre sensible l’inéluctable disparition de la jeunesse et de la beauté, toutes deux condamnées à revêtir l’aspect putride du cadavre décharné. Le Dit des trois vifs et des trois morts raconte la rencontre lors d’une chasse dans une forêt de trois jeunes gens et de trois cadavres, qui leur disent : « Nous étions ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes ».

3.Discours et images, moyens de représentation de la mort
L’individu est sans cesse incité à se rappeler qu’il va mourir ; concourent à la diffusion de ce message toutes formes de discours et d’images. Énoncée par le prédicateur, qui insiste sur la nécessité de travailler à son salut, l’idée de la mort est également véhiculée par de nombreuses représentations ; les gravures sur bois, qui pénètrent toutes les couches de la société et s’adressent aux masses, offrent une image simple et accessible de la mort en mettant en valeur le caractère périssable et éphémère de la beauté humaine, condamnée à disparaître sans échappatoire possible.
Les peintures murales illustrent notamment le thème de la Danse macabre (dont la première version est celle du Campo Santo à Pise), où l’ensemble de la société – du pape à l’enfant en passant par l’empereur, le moine et le journalier – figure sans distinction de rang. L’égalité devant la mort est ainsi affirmée dans des représentations qui peuvent être aussi bien peintes et gravées que jouées sur scène, le duc de Bourgogne ordonnant notamment en 1449 à l’Hôtel de Bruges le spectacle d’une Danse macabre. Les acteurs jouent un rôle qui, s’il doit avant tout faire penser au décès, n’est pas exempt d’ironie et de critique politique, la Danse remettant en cause les hiérarchies établies.

4.Iconographies de la mort
L’iconographie de la Danse macabre, qui orne des cimetières (comme celui des Innocents à Paris) et des chapelles (ainsi à Notre-Dame de Lübeck et Saint-Nicolas de Tallin) tout en étant véhiculée par les cycles de gravures sur bois, souvent accompagnée de vers écrits ou imprimés, donne à voir l’image de la mort, représentée le plus souvent sous l’aspect d’un squelette ou d’une femme décharnée. Munie selon les cas de divers attributs – faux, cercueil, arc, flèches… –, elle est figurée ricanante, entraînant à sa suite des personnes de tout âge et de toute condition.
Pouvant aussi être figurée par un cavalier de l’Apocalypse ou une mégère agrémentée d’ailes de chauve-souris, la mort triomphante tend à remplacer, au XVe siècle, l’image du cadavre putride et inanimé ; force active et solitaire, individualisée, elle ravage alors sans pouvoir être arrêtée les vies humaines.
[Dürer : Apocalypse 1498]

IV.Dramatisations et visions spectaculaires
1.Peur collective de la mort
Attachée à l’aspect terrestre de la mort, aux souffrances qui l’accompagnent, l’époque gothique donne une grande importance aux images de martyre du Christ et des saints, qui permettent la représentation des souffrances dans leur terrible diversité ; l’accent est ainsi mis sur le pathétique, qui résonne constamment sous des formes différentes. Dans son Directoire de la vie des Nobles, Denis le Chartreux préconise ainsi : « quand [l’homme] se met au lit, qu’il considère ceci : de même qu’il s’étend lui-même sur sa couche il sera bientôt mis par d’autres dans son tombeau ».
Considérée comme l’ultime étape avant l’accès à l’immortalité, comme une mise à l’épreuve de l’authenticité de la foi, la mort est crainte par toutes les couches de la société, personne n’étant assuré de son salut. Les clercs, les moines et les papes sont eux-mêmes figurés susceptibles de bouillir dans les marmites de l’Enfer.
[Baccio Baldini : Dante]

2.Représentations macabres
La multitude des cadavres, l’étalage de leur pourriture, liés aux maladies et aux guerres, conduisent à faire de la mort dans ses aspects physiques un important thème de réflexion, tant dans les traités religieux – qui insistent complaisamment sur les horreurs de la décomposition pour mieux prôner le mépris des biens terrestres – que pour les arts plastiques, qui s’emparent du macabre – déjà passé de la littérature cléricale à la littérature populaire, notamment avec le Dit des trois vifs et des trois morts – à fin du XIVe siècle. Les avancées dans le réalisme permettent alors de représenter, par la peinture et la sculpture, des cadavres nus et pourris, aux entrailles dévorées par les vers. La mort devient alors une image à la fois concrète et spectrale suscitant l’horreur. Le tombeau du cardinal La Grange témoigne de cette tendance à accentuer les aspects effrayants de la mort, en présentant une dépouille hideuse et crispée, n’évoquant en rien la sérénité.
La représentation des cadavres et des aspects les plus crus de la mort permet d’illustrer la thématique du corps pécheur, enveloppe charnelle et périssable de l’âme immortelle, dont la décomposition montre la laideur et la vacuité. L’Italie est le premier pays à représenter des cadavres avec les stigmates de la putréfaction sur les tombes et non plus sous la forme idéalisée d’un défunt endormi et apaisé. Le contraste est souligné entre le corps et l’âme, notamment dans le genre spécifique des tombes à deux niveaux qui apparaît à la fin du Moyen Âge et sépare la part immortelle de la part mortelle de l’homme.
Le réalisme macabre conduit à insister jusqu’à l’outrance sur les aspects les plus durs de la mort et sur l’affreuse brièveté de la vie terrestre ; toutefois, la décomposition des corps s’accompagne toujours du triomphe de l’âme, qu’elle permet par contraste de mieux célébrer. L’absence d’expression de sentiment intermédiaire entre l’effroi de la mort et la victoire du salut conduit à la condensation dramatique de la vie toute entière dans l’instant de la mort, qui devient le paroxysme de l’existence, moment crucial du passage dans l’au-delà.
[Tombeau du cardinal La Grange]

3.Ostentations dans l’humilité
La peur de la mort et l’importance qui lui est donnée dans le salut de l’âme conduit à des comportements ostentatoires, les futurs défunts affirmant leur souhait d’exhiber la décomposition de leur cadavre pour mieux prouver leur humilité et leur rejet des biens terrestres. Des transis sont ainsi commandés pour des tombeaux où les visages et les corps disparaissent sous un pullulement de crapauds, de vers et de serpents. La complaisance à représenter l’horrible et le tragique se retrouve dans tous les arts, marqués par l’intérêt porté à la laideur, à l’exagération et à la violence des mouvements.
Les textes qui décrivent la pourriture du corps insistent sur les aspects les plus durs de la mort, préfigurés chez le vivant. Tout en livrant la vision très conventionnelle de la femme comme pécheresse et corruptrice, Odon de Cluny développe le motif de la décomposition en écrivant : « Si les hommes voyaient ce qui est sous la peau, doués comme les lynx de Béotie d’intérieure pénétration visuelle, la seule vue des femmes leur serait nauséabonde : cette grâce féminine n’est que saburre, sang, humeur, fiel. Considérez ce qui se cache dans les narines, dans la gorge, dans le ventre : saletés partout… Et nous qui répugnons à toucher même du bout du doigt de la vomissure ou du fumier, comment donc pouvons-nous désirer de serrer dans nos bras le sac d’excréments lui-même ? »
De telles visions conduisent les puissants à afficher une humilité ostentatoire ; demandant souvent à être enterrés dans la fosse aux pauvres, ils mettent en scène leurs obsèques en recourrant à force effets dramatiques. Théologien proche du milieu royal, Philippe de Méziere règle ainsi ses funérailles dans son testament spirituel de 1392 en les comparant à une exécution judiciaire : son corps, qu’il considère comme « une puante charogne » et « le vaisseau puant et pourri de l’âme », doit être exposé nu avant d’être mené à la fosse. Louis d’Orléans, influencé par Philippe de Méziere, demande quant à lui que son corps, sur son tombeau, soit représenté au début de sa décomposition.
L’horreur des corps décomposés fait davantage encore honorer ceux des saints qui, selon la légende, sont incorruptibles.
La tendance à l’étalage des corps abîmés n’est cependant pas exclusive et les manifestations macabres ne sont pas systématiques dans la mort, certains s’attachant à une simplicité qui n’exacerbe pas le pathétique dans leurs funérailles et leur tombeau.

4.Art funéraire
L’intérêt pour le pathétique et les mises en scène macabres trouve son plein épanouissement dans l’art funéraire autour de 1400. Mêlant réalisme et symbolisme, celui-ci représente la mort et la décomposition de la chair sous leurs aspects les plus crus tout en mettent en valeur l’idée de la vie éternelle qui attend le fidèle après son décès. Les monuments représentent ainsi, en associant des transis rongés de vers à des figures idéalisées, le caractère éphémère de la gloire mondaine et des biens matériels, opposé à la permanence des vertus morales et spirituelles. Ces tombes à deux niveaux manifestent le conflit entre un matériel voué à la décomposition et un spirituel accédant à la vie éternelle, comme sur le monument d’Etienne d’Yver à l’église Notre-Dame de Paris, qui représente le cadavre du défunt, mort en 1467, tandis que le même, figuré en vie, sort vivant de la terre au son des trompettes des anges qui annoncent le Jugement dernier.
À côté des représentations des défunts prennent place à partir de 1400 des images de ceux qu’ils ont laissés sur terre, notamment sous la forme de « pleurants » sculptés, qui accompagnent le tombeau en exprimant par leurs différentes attitudes toute la diversité des sentiments du deuil.
[Claus Sluter, Transi du Cardinal La Grange, Tombeau du Prince Noir, Tino di Camaino]

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