Les Avant-Gardes

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    E.1027

    Gray, Eileen

    Nom

    1926-1929

    Style

    La maison E.1027, nichée dans les falaises qui surplombent la baie de Monaco à l’ouest de Roquebrune-Cap Martin (Côte d’Azur), se présente comme la première création architecturale majeure de la designer et architecte irlandaise Eileen Gray (1878-1976) et comme un monument significatif du mouvement moderne du deuxième quart du XXe siècle.
    Intégrant parties intérieures et extérieures, architecture, meubles et décoration en une œuvre unifiée, la villa est conçue, d’après Eileen Gray, selon un principe de « minimum d’espace, maximum de confort ». À l’étage principal, surélevé sur pilotis et accessible par un escalier du côté de la baie, se regroupent les éléments indispensables de la maison, chacun isolé visuellement des autres pour préserver leur intimité propre : un living-room multi usage composé d’une entrée, d’un espace à manger, d’une niche pouvant se transformer en chambre à coucher et d’un dressing, qui forment la zone « publique » de la maison ; une « chambre à coucher-boudoir » et une salle de bain constituant les parties privées ; une cuisine isolée (pour éviter les odeurs) qui se prolonge par une terrasse extérieure. Le plus petit rez-de-chaussée, construit dans le flanc même de la falaise et relié à l’étage principal par un escalier en colimaçon, contient une chambre d’invités et une chambre de bonne (une « parfaite petite cellule à vivre »), tandis qu’un patio-jardin en plein air prend la place du vaste salon. Le balcon courant le long de la façade, le bassin du toit pour bains de soleil et le mur entièrement vitré du salon – offrant une vue ininterrompue de la baie de Monaco – assurent l’interpénétration de l’architecture et de l’environnement naturel.

    L’esprit de confort et de liberté de mouvement qui caractérise l’architecture de E.1027 investit également son intérieur meublé, selon deux « formules de vie » : la « formule normale » qui se traduit par un mobilier stable et posé voire intégré à l’architecture (divan, placards, bar…), constituant un véritable lieu de ressourcement et repos, et la « formule camping », qui fait appel à des meubles mobiles (y compris la célèbre chaise Transat de Gray) pour répondre aux imprévus de la vie moderne. Fixes ou escamotables, les meubles témoignent de la grande ingéniosité de leur créatrice : tiroirs s’ouvrant latéralement sur un pivot, miroirs à bras flexibles, tables à roulettes – autant d’objets qui se déplacent ou se transforment au gré de l’habitant et qui rappellent, tout comme les couleurs marines du décor, le luxe et l’efficacité d’une cabine de bateau de croisière.
    Conçue par Eileen Gray entre 1926 et 1929 pour son compagnon, l’architecte romain Jean Badovici, la maison E.1027 – dont l’appellation s’inspire d’un cryptage de leurs deux noms – est remarquable à la fois par son affinité avec l’architecture moderne contemporaine et par la manière résolue dont elle s’en démarque. Installée à Paris depuis 1906, Eileen Gray jouissait déjà d’une renommée considérable en tant que designer de meubles et d’intérieurs quand elle décida en 1926 de se tourner vers l’architecture. Encouragée par Badovici, qui dirigeait la revue influente L’Architecture vivante (1923-1933), elle s’imprégna du travail des pionniers du mouvement moderne, au Pays-Bas et en Allemagne comme à Paris et rentra entre autres en contact avec Theo van Doesburg, Robert Mallet-Stevens et Le Corbusier.
    La maison E.1027 porte indéniablement la marque de ces sources d’inspiration. Comme cette génération d’architectes, Gray espérait tirer parti des avancées technologiques du XXe siècle (en particulier le béton armé) pour créer de nouvelles formes architecturales adaptées à la vie moderne et reflétant le parfait équilibre entre forme et fonction. Elle emprunte notamment à Le Corbusier plusieurs éléments de ses « 5 points de l’architecture nouvelle » (1926), dont les pilotis (visant à libérer l’espace au sol), les fenêtres en bandeau et le plan libre, ainsi que la notion de « promenade architecturale » selon laquelle un intérieur devrait se dérouler comme une série de tableaux.
    Malgré de tels rapprochements, la maison E.1027 est à aborder non comme une reprise sans originalité de ces modèles – jugement qui pesa sur la création de Gray jusque dans les années 1970 –, mais comme un commentaire lucide et imaginatif des formes et préceptes associés à l’architecture moderne. Si Le Corbusier conçoit la maison comme une « machine à habiter », Gray cherche à dépasser l’aspect potentiellement froid et déshumanisant du modernisme pour créer des « dwellings for people », dont l’objectif premier est d’envelopper l’habitant d’une atmosphère propice à l’épanouissement de sa vie intérieure. Considérant la maison comme un organisme vivant devant être parfaitement réactif aux besoins des habitants, elle pense chaque détail en fonction du bien-être et de la joie de vivre qu’il procure, mettant l’accent sur l’expérience sensorielle de l’individu – des fourrures sur les lits, des miroirs démultipliés dans la salle de bain, une gestion subtile de la lumière – et son interaction avec le lieu et les objets qui l’entourent. Eileen Gray se penche donc sur la chorégraphie de gestes qui relient l’être humain à l’architecture, rappelant en cela les Ballets russes de Sergei Diaghilev intégrant simultanément musique, corps et décor.
    La petite « maison en bord de mer » finit par séduire non seulement Badovici, qui y consacra un numéro spécial de L’Architecture vivante, mais aussi son ami Le Corbusier. En 1938-1939, celui-ci exécuta dans le salon une série de peintures murales que Gray qualifiait d’« acte de vandalisme » mais qui, paradoxalement, sauva momentanément la maison de l’oubli suite à la mort de Badovici en 1956. Laissée à l’abandon pendant plusieurs années et dépouillée de tout son décor intérieur, E.1027 se trouve aujourd’hui en piteux état ; reste à savoir si la campagne de restauration entamée en janvier 2007 saura redonner à ce monument l’éclat qu’il mérite.

    RE

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